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ma SDF

Le 25-02-2006 à 16:25

Miroir d'un scooter dans la rue

aimer et mentir, ces deux choses vont très bien ensemble. Il suffit qu'il y ait un peu de vérité dans ce qu'on leur raconte; et surtout, au bon moment, des larmes et de la détresse

Je pourrais demander à cette dame, en bas de mon immeuble de me raconter son histoire. De m'expliquer comment d'une situation qu'on qualifirait de "normale" elle est arrivée à tendre la main pour vivre; où elle passe ses nuit, si elle arrive à manger, ce qui lui donne la force de vivre quand la detresse est insoutenable au point de se jeter sous le métro comme le font tant d'autres. Ce sont les gens dans la plus grande misère qui sont sans doute les plus courageux.

Le récit serait probablement une histoire profondément humaine, d'amour et de haine, de malchances accumulées, ou de malveillances, de déchirements, l'histoire d'une longue descente aux enfers, de trahison familiale, d'enfants partis ou disparus, de disputes. Une histoire comme seul l'homme est capable de vivre, être étrange qui peut haïr et faire souffrir, qui peut aimer et pourtant faire mal, être si inégal, si fascinant.

Le récit serait passionnant parce qu'il serait vrai. On ne manquerait pas de me demander d'autres épisodes marquants de sa vie, de s'enquerrir de son état, peut être même de proposer de lui venir en aide. Savoir que les mots qu'on parcourt ont trait à un être de chair, bien présent, bien vrai, nous touche tellement plus qu'une fiction, suffit à me dissuader d'inventer la moindre partie de ce recit. Parce que je n'aurais pas le courage de descendre parler avec cette dame, que j'appelle pudiquement "ma SDF", parce que je suis trop hautain et froid pour passer une heure avec elle, parce que ça créerait des liens, une sorte d'obligation, je n'écrirai jamais son histoire.

Fictif, il perdrait sa saveur, sa consistence, il ne pourrait pas être aussi touchant. Découvrir qu'un personnage qu'on s'est imaginé réel, qu'on s'est représenté plausible, existant dans le monde qui nous entoure, est le fruit d'une imagination est très frustrant, blessant même. C'est peut-être parce qu'on a honte de la compassion, de cette faiblesse qu'on a eue, de ce point faible dans notre armure, qu'on est si vexé de s'être fait prendre au piège. L'homme, si fier d'être le seul être pouvant agir par compassion rougirait-il, pris sur le fait ?

En passant je lui donnerai une pièce, je lui sourirai, me persuadant que ça aide déjà un peu à tenir bon, je lui dirai "bonjour madame", comme chaque jour, et je filerai dans la ville riche dépenser l'argent que j'ai gagné pendant le mois.

Je pense que ça suffit largement à faire de moi un salaud.

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