Bouger
Le 23-06-2005 à 21:46

Finalement, le rêve permet que cette main infâme se transforme soudain en une autre, une main chère qui la tire hors du jardin italien et l'entraîne, en volant, volant, jusqu'au Pays Imaginaire, ou ailleurs, n'importe où : l'important, c'est de fuir.
- Partir ? Mais pourquoi donc ? Comme si ce n'était pas assez bien ici !
- Entendons nous bien lui dis-je, le quartier est très bien ... regarde
autour de nous, ces visages joyeux, ces petites tables autour desquelles
se regrouppent des amis, les bouteilles de vin blanc qui fédèrent le
tout. Vraiment, rien à redire.
Autour en effet, les petites affaires de la vie ordinaire des terrasses qui va bon train, les accolades, les toasts, le chahut bien ordonné.
- Le bruit alors ? Ça va trop fort, trop tard, trop nombreux ?
- Non, le bruit ne me dérange pas. Il a un côté rassurant.
Et c'est vrai, la vie n'est jamais loin, et ce bruit, il me berce, il ne me reveille jamais bien longtemps.
- Mais alors quoi ?
C'est là qu'il m'a surement pris pour un fou.
- Tu ne me croiras pas, mais dans les environs, il y a trois êtres, pas plus, juste trois âmes qui vivent. Marchons.
Nous avons marché une bonne heure dans les quelques rues qui font le tour de chez moi, nous sommes passés plusieurs fois devant les mêmes devantures, les mêmes tables des mêmes bistrots. Alors il a commencé à comprendre.
- En une heure, nous avons fait près de quatre tours, tu as reconnu du
monde d'une fois à l'autre ? Combien de gens ?
- Deux.
- Et combien nous ont reconnus ?
- Deux.
- Et bien tu vois, cela fait deux ans que je suis ici, et deux personnes
me reconnaissent. Nous sommes trois.
Il y a d'abord l'Indien. La trentaine, il distribue tous les soirs des papiers publicitaires pour son restaurant, peu visible, dans une petite rue à côté. Il n'est peut être pas Indien du tout en fait, et ça n'a aucune importance. Dès mon premier jour ici, j'ai refusé son papier, avec un sourire. Après une semaine, il se contentait de me sourire, sans me tendre le tract. Un jour, je devrai aller y manger.
Il y a aussi la dame sans-abris. Il y a un an de cela, elle était au bout de la rue, à côté du petit square, elle demandait une pièce avec une voix toute gentille. Depuis peu, le soir, elle est assise sur le pas de l'immeuble. Elle a l'air triste, résignée. Elle a un peu peur d'un monsieur de l'immeuble, qui lui a demandé de partir bientôt avant de lui tendre deux euros.
Nous sommes les 3 réguliers du quartier. Il y travaille, j'y habite,
elle y survit. Les autres, ce sont des ombres, des rumeurs qui ne font
que passer. Les autres, nous n'avons pas de preuve qu'ils sont là. Les
autres ne sont jamais les mêmes, remplacés d'une fois à l'autre.
Les autres, ils n'existent pas.
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